Le Chagrin et la Pitié : un reflet brut de la mémoire de l’Occupation

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Véritable tournant dans le processus de mémoire de la Seconde Guerre Mondiale et de l’Occupation en France, Le chagrin et la pitié, documentaire réalisé par Marcel Ophüls et diffusé à partir de 1971 dans les salles françaises, fait l’effet d’une bombe.

Pour la première fois au cinéma, un an après la mort du général de Gaulle et alors que la France se remet doucement des manifestations de mai 68, un film raconte brutalement l’expérience française de la guerre pendant 251 longues minutes.  De manière crue, par le biais d’un enchaînement de témoignages de personnalités diverses et variées, ces témoignages montrent leur vision de la guerre et de l’occupation. Sa renommée est due au fait qu’il ait brisé le mythe résistancialiste, mis en place par l’Etat et qui faisait jusqu’alors l’unanimité, mythe que l’historien Henry Rousso qualifie de “miroir brisé”. Il s’insère dans un mouvement de libération de la parole liée à la guerre, renforcé par le livre La France de Vichy de l’historien américain Robert Paxton, publié en France en 1973.

Des témoignages clivants

Le tournage du film s’est notamment déroulé à Clermont-Ferrand. Le choix de cette ville s’explique par sa proximité avec Vichy, alors siège du gouvernement pétainiste, et Lyon, capitale de la Résistance de la France Libre. Elle s’explique aussi par les courants résistancialistes qui parcourent la capitale auvergnate. Cependant, Marcel Ophüls ne s’est pas contenté d’interroger des Clermontois. Il s’est par exemple rendu en Pologne et en Allemagne pour interroger des soldats et un officier de la Wehrmacht, qui étaient basés en France pendant la guerre. Il a d’ailleurs dû mentir pour pouvoir rentrer et filmer en Pologne.

Marcel Ophuls, qui apparaît parfois à la caméra, essaie de livrer au spectateur la parole de personnes qui ont connu une France affligée par la guerre. Il livre alors le témoignage de personnes illustres comme Jacques Duclos, candidat communiste aux élections présidentielles de 1969, au moment du tournage, de Christian de la Mazière, journaliste qui avoue le collaborationnisme qu’implique sa présence dans la division Charlemagne, ou encore Pierre Mendès-France, illustre homme politique de la IVème république qui a montré son engagement résistant dans les Forces Françaises Libres. 

Ces témoignages côtoient les déclarations de citoyens, dont les rôles paraissent plus anecdotiques, mais qui offrent une immersion au coeur des dilemmes de la Seconde Guerre Mondiale. Ces interviews sont dispensés de tout commentaires, ils sont livrés bruts, à l’épreuve de la conscience du spectateur. Les plans rapprochés utilisés par Ophuls, qui induisent une proximité avec les personnes interviewés, ajoutent un sentiment fort d’humanité et donc d’empathie. Il est en effet dur de ne pas s’émouvoir face au témoignage de Madame Solange, qui narre la torture qu’elle a subi à la Libération. Le tiraillement entre son empathie pour cette femme, qui fait face à une violence folle, et le jugement qu’il peut porter sur ses idées pétainistes, place le spectateur face à un dilemme, peut-être pour mieux le plonger face aux durs choix de 1940. L’humanité impressionnante qui ressort de ces témoignages efface tout manichéisme et impose l’humanité des témoignages au spectateur du début des années 1970, qui a pour habitude de la vision édulcorée du mythe résistancialiste, le plus fort encore à la sortie du long-métrage. 

Une réception contrastée

A la base prévu comme un téléfilm, il est interdit de diffusion à la télévision française par le conseil de l’ORTF, alors présidée par Simone Veil, qui s’oppose directement à sa diffusion et critique ouvertement son contenu, arguant du fait qu’il ne reflétait pas, selon elle, la réalité de la guerre et de l’occupation. Simone Veil n’est d’ailleurs pas la seule à s’insurger face au contenu du film. Les communistes et les partisans du Général vont montrer leurs désaccords au sujet du film, essayant de sauver le mythe résistant incarné par les Gaullistes et le “Parti des 75000 fusillés”. Malgré les nombreuses polémiques face auxquelles il a dû faire face en France, le film a été nominé aux Oscars en 1971 dans la catégorie “Meilleur documentaire”. 

Il est finalement diffusé en octobre 1981, suite à une promesse électorale de Jack Lang, futur ministre de la Culture sous Mitterrand, pendant la campagne présidentielle de 1981. Le film, diffusé sur FR3, fut regardé par près de 20 millions de téléspectateurs ce soir-là.


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