Dernière Sommation, miroir glaçant de la France

| le

Les manifestations et leur répression dans le sang et les larmes ne sont pas l’apanage de notre fin de décennie ni celui des manifestations des gilets jaunes. Par des chansons comme Fuck Tha Police de NWA ou Killing In the name de Rage against the machine, qui devinrent de véritables hymnes lors des émeutes de Los Angeles en 92, des voix s’élevaient déjà contre les forces de répression de l’Etat, souvent jugées trop autoritaire et inégalitaire. Ces groupes, souvent méprisés par les forces de l’ordre et leurs partisans, avaient déjà compris la puissance que pouvaient avoir des mots choisis avec soin.

Le dernier de cette lignée, Dernière Sommation de David Dufresne, publié le 2 octobre 2019, a fait l’effet d’une bombe dans le milieu du journalisme. Présenté comme un roman par son auteur, comportant donc une part de fiction intrinsèque à la notion de roman, il n’en présente pas moins une pléthore de vérités toutes plus glaçantes les unes que les autres : violences policière, déni des élites politiques, difficultés du combat des gilets jaunes…

  • David Dufresne, le punk écrivain

L’auteur, David Dufresne, est loin d’en être à son coup d’essai. Ancien journaliste de Libération puis de Médiapart, qu’il participe à fonder, il s’est toujours passionné pour les questions policières et de sécurité. « Punk dans l’âme », comme il se définit lui-même, il a toujours en lui ce côté contestataire vis-à-vis de l’autorité, qui le pousse en parallèle de l’explosion du mouvement des Gilets Jaunes en 2018 à créer le #alloPlaceBeauveau, où il adresse directement au ministère de l’Intérieur tous les signalements de manifestants blessés par des policiers dans le cadre des manifestations. Il se présente aux législatives à Paris en 2012 sous la bannière du Parti Pirate, qui met en avant la défense des libertés fondamentales sur Internet et en dehors.

Avant d’écrire Dernière Sommation, il avait co-rédigé avec Phillipe Braut le reportage Prison Valley, ainsi que Tarnac, magasin général, dans lequel il fait une contre-enquête sur une affaire de sabotage de lignes TGV en 2008. Tombé dans l’enquête d’investigation sur les pratiques policières avec la mort de Zyned Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans l’enceinte d’un parc électrique alors qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle policier à Clichy-sous-bois, déclenchant des émeutes dans tout le département de la Seine St Denis en octobre et novembre 2005.

Il avoue à la fin du roman qu’il « avait pleuré devant la façade de l’école de sa fille défoncée un soir d’émeutes de 2005. C’était pour comprendre cette vitre cassée qu’il s’était mis à enquêter sérieusement sur le maintien de l’ordre. Tout venait de là, de Malik Oussekine en 1986 (lors d’une interpellation, cet étudiant est tabassé à mort par 4 policiers dans le hall de son immeuble) , et de la mort de Zyned et Bouna, et des brûlures atroces de Muhittin , à Clichy-sous-Bois… ». Ces expériences l’ont forgé et l’ont poussé dans cette voie précise du journalisme d’investigation.

C’est donc un homme rompu aux pratiques d’enquête journalistique qui s’est attaqué à ce morceau d’actualité qui secoue depuis maintenant un an le paysage socio-politique français.

  • Un récit semi-autobiographique, semi-fictif, semi-révolutionnaire

Tout au long du roman, Dufresne se glisse dans la peau d’Etienne Dardel, journaliste indépendant, qui avait travaillé à Libé et Mediapart avant de s’exiler pendant quelques années au Canada. Il se paie d’ailleurs le luxe de reprendre son propre #alloplacebeauveau dans le roman, qui marquent fréquemment les changements de chapitres ou de points de vus, comme un rappel sanglant de ce qu’il s’acharne à dénoncer pendant près de 226 pages

Cependant, même si le point de vue de Dardel est le plus récurrent au fil du récit, il n’est pas le seul. Dufresne s’est en effet amusé à développer les points de vue de Vicky, une jeune réalisatrice anarchiste rappelant dans ses combats des journalistes traqués par les policiers comme Taha Bouhafs ou Gaspard Glanz ainsi que celui de la mère de cette dernière, ancienne militante PS ayant changé de bord et désormais encartée au RN, rencontrée au détour d’un rond-point d’une petite ville du Tarn. Enfin, il prend le parti de donner une voix aux défenseurs de la police par le biais de Frédéric Dhomme, officier de la DOPC sous les ordres directs du Préfet de police de la capitale.

Par le biais de ces quatre personnages, l’auteur peut se permette de dresser un portrait de la société française qui fait froid dans le dos. Celui d’une société malade, engluée dans des principes dépassés en ce XXIème siècle marqué par le développement des nouvelles technologies. Nouvelles technologies qui sont à la fois au cœur du combat des gilets jaunes et au cœur du roman par le biais du personnage de Vicky, qui filme les manifestations et finit par perdre sa main suite à un tir de grenade émanant de la police. Le journaliste se fait un malin plaisir à décrire dans le détail la procédure de cette dernière auprès de l’IGPN, l’organe de la police en charge de la gestion des bavures policières et des blessures de manifestants dans les mouvements sociaux. Il décrit dans ce chapitre la banalisation des violences policières. Le policier voit le tir d’une grenade explosive sur une manifestante comme un incident, qui critique la version des faits de Vicky pour essayer de protéger ses collègues et joue les personnes méprisantes. Ce déni des violences fera basculer la mère de Vicky, pourtant fervente militante, dans un pacifisme teinté de fureur et de dégoût envers un Etat qui préfère se protéger lui-même que de protéger ses citoyens.

  • Andras, l’archétype du bad-cop

Si la violence policière sur le terrain est décrite mainte et mainte fois par Dufresne, la forme la plus révoltante de violence détaillée dans le récit passe par le personnage de Serge Andras, numéro deux de Dhomme à la DOPC, syndicaliste virulent prêt à tout pour défendre sa « maison », entendre son service et l’honneur de la police dans son ensemble.

La plus virulente opposition idéologique se fait d’ailleurs entre Andras, le flic syndiqué et aux idées très républicaines, et Dardel, qui se pose en défenseur de la veuve et de l’orphelin, porte-parole des gueules cassés des gilets jaunes. L’un utilise la matraque, les LBD et les gaz lacrymogènes pour faire passer ses idées, l’autre le fait par le biais de Twitter, de la puissance des mots et des images.

Dans un des passages du roman, l’auteur s’amuse à décrire un débat télévisé dans lequel Dardel et Andras s’opposent frontalement sur le sujet des violences policières. Dardel, présenté comme « l’homme qui fait trembler la République », assiste à l’arrivée sur le plateau de télé d’Andras, calquée sur le début d’une scène culte de Heat de Mickael Mann, dans laquelle un gangster et un flic, joués par De Niro et Pacino s’opposent lors d’un diner dans un restaurant. La comparaison entre les deux monstres sacrés du cinéma et ces « deux pâles copies » a ainsi permis à Dufresne de démontrer de manière très imagée la dichotomie entre ce qu’il juge être le bien et le mal, à savoir les libertés de la presse comme celle d’être informé, de manifester et de faire grève face à un Etat de moins en moins enclin à laisser ses citoyens profiter de ces mêmes droits fondamentaux. Le romancier décrit l’affrontement comme une arène dans laquelle se déroule un combat sans merci. Tous les coups sont permis, mais c’est Dardel qui finit par avoir le dernier mot en concluant «mensonges et violences sont les deux signatures des totalitarismes ». L’impact des mots, on y revient toujours.

  • De l’impact des mots

Très politisé, le roman effraie par la violence avec laquelle sont décrit les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Sans son et sans images, Dufresne parvient à nous à nous donner l’impression que l’on bat le pavé chaque samedi au côté des manifestants parisiens, que l’on assiste aux blessures et aux efforts des street-medics pour apaiser les souffrances, aux manipulations du préfet de police pour faire passer l’Etat comme la victime de la barbarie des manifestants.

Cependant, il ne tombe pas dans le piège de tomber dans une vision manichéenne dans laquelle son discours aurait perdu de la crédibilité s’il n’avait pas permis au camp policier de se défendre. Là est la raison de l’existence et du développement du personnage de Dhomme, chef de la DOPC ( direction de l’ordre public et de la circulation). Tout l’intérêt du personnage est de donner une voix à cet Etat que Dufresne démolit tout au long de son pamphlet. De cette manière, impossible de le critiquer sur le fait qu’il attaque de manière unilatérale la politique de la préfecture de police. En conflit avec sa hiérarchie, à savoir le préfet de police, décrit comme un homme faisant passer les préoccupations du ministre de l’Intérieur au-dessus de tout.

  • Un roman pas exempt de défauts

Le livre n’est cependant pas exempt de défauts. La principale critique que je pourrais adresser est la mégalomanie latente de l’auteur, qui profite à plusieurs moments du récit pour s’adresser des compliments par la voix de son personnage principal, comme dans l’extrait qui suit : « elle voulait le remercier, il avait eu du flair, et du courage, elle aimait ça.»

Bien qu’il soit un des principaux acteurs des manifestations chaque samedi, il ne prend pas part aux manifestations directement.  Dufresne, ainsi que son homologue Dardel, semble donc très détaché de la réalité des manifestations qu’il se contente souvent de suivre par le biais de son téléphone et de son fil Twitter, son plus fidèle compagnon en tant que journaliste indépendant. Les descriptions qu’il nous en fait, bien que très réalistes, sont souvent issues de descriptions de vidéos ou de témoignages qu’il reçoit de chez lui. La seule exception à la règle est lors des dernières pages, où il se rend lui-même sur le terrain pour confirmer de ses propres yeux ce qu’il n’avait connu que du point de vue du spectateur.

  • Véritable bombe sociétale ou simple manifeste gaucho ?

On ne peut nier que Dernière Sommation possède des défauts, qui peuvent susciter quelques interrogations au fil de la lecture. Malgré tout, Dufresne parvient à nous faire passer un message : il appartient aux Français de faire bouger les choses, parce que l’Etat n’a pas envie que les choses changent, et la confrontation entre les forces de l’ordre et le peuple français ne connaitra d’issue favorable s’il n’y a pas d’union nationale.

Aux Français donc de faire résonner les mots de Rage Against The Machine : « Fuck you, I won’t do what you tell me ! »

Justin ESCALIER